Le Monde du droit : Jean-Louis Bessis veut être un « bâtonnier impartial, désintéressé et disponible »

Pourquoi vous présentez-vous à nouveau au bâtonnat ?

Pour rétablir l’égalité de traitement au sein de notre Barreau.
Notre profession connaît depuis 20 ans une polarisation des revenus, des carrières, des perspectives.

Les avocats peuvent attendre de leurs instances ordinales qu’elles atténuent ou compensent les inégalités, et non qu’elles les amplifient.

Qu’elles prennent en compte la diversité des pratiques, des modes d’exercice, des trajectoires des avocats. Sans en favoriser aucune.

Qu’elles accordent la même considération aux avocats sans grade et aux notables, aux débutants et aux célébrités. Je pense, notamment, aux procédures disciplinaires.
Membre du Conseil de l’Ordre, j’ai y découvert un mode de fonctionnement d’un autre âge : indemnités vertigineuses que s’octroient bâtonnier et vice-bâtonnier, nombreuses créations de postes, avantages en nature et décorations distribués à la discrétion du bâtonnier…
Je souhaite placer ce bâtonnat sous le double signe de l’impartialité et du désintéressement.

Quelle phrase ou leitmotiv résume votre candidature ?

Un bâtonnier impartial, désintéressé et disponible.

Impartial. C’est bien le moins. Je n’appartiens à aucun clan. Et ne dois rien aux cercles d’affinité qui dominent nos instances ordinales. Ces connivences me sont étrangères. On le chuchotait, mais c’est désormais sur la place publique. On sait qu’un confrère particulièrement inélégant bénéficie depuis quinze ans d’une étonnante mansuétude de l’ordre, malgré son implication dans une série d’affaires.
Je veillerai à une stricte égalité de traitement pour tous les avocats. Y compris, et surtout, dans les procédures disciplinaires.

Désintéressé. Cela devrait aller de soi. Cette candidature au bâtonnat vient couronner pour moi une carrière. Elle n’est ni une étape, ni un tremplin vers de nouvelles ambitions.

Disponible, c’est-à-dire accessible. C’est vrai. J’ai aimé l’époque où les bâtonniers exerçaient un véritable magistère. En situation d’urgence, on pouvait franchir la porte du bâtonnier et lui demander conseil. Je renoncerai à exercer la fonction d’autorité de poursuite. Le bâtonnier de l’ordre ne saurait être à la fois le confident naturel de ses confrères et leur accusateur public.
Nous sommes ici dans le registre des engagements personnels. Leur mise en oeuvre ne dépend pas d’une majorité à réunir au Conseil de l’ordre. Elle ne requiert ni loi, ni décret, ni modification du règlement intérieur. Mes compétiteurs restent discrets sur ce chapitre.

Quels sont les axes de votre programme ?

Sobriété et solidarité.

Sobriété : Selon une enquête réalisée à la demande du Conseil, 43 % des avocats parisiens n’ont eu aucun contact avec l’Ordre au cours des derniers mois. Et 62 % jugent qu’il n’est pas à leur écoute. Nos instances ordinales se sont progressivement éloignées des avocats et de leurs préoccupations essentielles.

Le train de vie indécent du Conseil de l’ordre, les Campus au bout du monde sont autant d’insultes pour les confrères qui peinent à payer leurs cotisations. L’annulation par la Cour d’Appel de Paris des comptes de l’exercice 2012 de l’Ordre met en relief un inquiétant déficit de transparence. En cause, plus de 5 millions € d’honoraires versés dans une totale opacité.

Je m’engage à réduire drastiquement le train de vie du Conseil de l’Ordre.
J’inscrirai à l’ordre du Jour du Conseil un réexamen du projet de Maison de l’ordre des Avocats (MODA) aux Batignolles. Ce projet initialement chiffré à 45 millions, engage les finances de l’Ordre et de la CARPA à hauteur de 100 millions €. Pharaonique, mal calibré, il met en danger les comptes de l’Ordre pour plusieurs décennies.

Je ferai expertiser l’utilité du budget Affaires Publiques (1,2 million €).

Solidarité. Les fastes du Conseil de l’Ordre contrastent avec la pingrerie du Conseil quand il s’agit de solidarité envers les 10 000 avocats parisiens dont les revenus sont inférieurs à 36 000 € par an. Quant aux allocations de secours, elles plafonnent à 137 000 €.

Qui peut comprendre que l’effort de solidarité pour tout le Barreau de Paris soit inférieur à l’indemnité annuelle de base du seul bâtonnier ?

J’affecterai les économies réalisées aux divers mécanismes de soutien à l’accès au droit ainsi qu’à la solidarité. J’inscrirai à l’ordre du jour du Conseil (car la décision n’appartient pas au seul Bâtonnier) l’exonération de cotisations à l’ordre pour les confrères dont les revenus n’atteignent pas 36 000 €. Je réouvrirai le débat sur le montant de l’assurance RCP : tarif unique ou pondération en fonction de l’ancienneté au Barreau et du chiffre d’affaires.

Comment abordez-vous la problématique du digital qui bouleverse la profession ?

Avec appétit, ouverture et curiosité.

Avant de dénoncer les Legaltechs, il convient de porter un regard lucide sur l’usage que notre profession fait du numérique.

La profession n’est pas en pointe quant à l’usage qu’elle fait du numérique dans les relations avec les clients. C’est paradoxal, car nos échanges avec nos clients sont plus importants en volume et souvent encore plus confidentiels. Moins d’un cabinet français sur 100 est équipé d’un espace client sécurisé accessible depuis son site. Nous ne pourrons pas durablement continuer d’exposer nos échanges avec les clients, au piratage ou aux erreurs de destinataire. Au-delà de la sécurité, il convient de repenser la relation avocat-client au travers du numérique.

La profession s’expose au risque que des nouveaux venus (les fameuses LegalTechs) comblent ce déficit de proximité numérique avec ses clients.
Les Legaltechs, au reste, ne forment pas un bloc.

Certaines s’adressent directement au public : en automatisant un certain nombre de prestations comme la rédaction de contrats personnalisés, voire même la résolution de litiges, et ce pour un tarif fixe. Elles risquent de déstabiliser l’équilibre économique fragile de nombreux cabinets. Il faudra encadrer leur développement. Je m’étonne, au passage, qu’un de mes compétiteurs propose que l’Ordre devienne « le régulateur des services juridiques en ligne ». C’est oublier un peu vite l’existence du CNB. Le CNB est ce qu’il est (et il faudra bien finir par le réformer) mais il reste l’instance représentative de la profession tant vis-à-vis des pouvoirs publics que vis-à-vis des autres professions.

D’autres Legaltechs s’adressent aux professionnels du droit : elles permettent aux avocats d’offrir des services en ligne, d’améliorer leur productivité et de se positionner sur ce qui constitue leur vraie valeur ajoutée.

Certains de mes compétiteurs proposent que le Conseil de l’ordre fournisse un « Kit de l’avocat Connecté », voire même un « Pack Digital clef en main ».

Le Conseil devra, selon moi, résister à la tentation de fournir un kit ou un pack, forcément standard, aux cabinets parisiens. Alors que les Legaltechs rivalisent d’inventivité pour servir et anticiper les attentes de la profession, le Conseil de l’Ordre doit encourager l’innovation et la concurrence.

Bref : je penche plutôt pour une labellisation. Avec un accompagnement des cabinets par l’incubateur.

Quelle est votre singularité par rapport aux autres candidatures ?

Je suis Professeur des universités. J’ai eu l’honneur de former avocats et magistrats, à Paris II, puis à Sciences Po. Dès lors que le Bâtonnier assure la présidence de l’EFB, il ne serait pas absurde de designer à sa tête un avocat universitaire. Capable de discuter avec les directeurs d’IEJ, universitaires qui sont tous mes collègues.

Je suis le seul (à ce jour) à prendre des engagements précis sur la manière dont j’entends exercer les fonctions de bâtonnier : réduction drastique de ma rémunération (que je diviserai par trois) ; renonciation aux attributions quasi-féodales du bâtonnier, comme la distribution discrétionnaire d’avantages, de postes et de décorations.

Il appartient aux avocats parisiens, à leurs associations de les interpeler sur la manière dont ils entendent exercer les fonctions de bâtonnier.

Le Monde du droit

Laisser un commentaire